Le vieux poêle dans le coin
Il y a déjà plusieurs années, nous avons emménagé dans notre maison. Au sous-sol, il y avait un fauteuil éventré, du matériel dont on ne savait quoi faire et un vieux poêle à bois brisé. Nous avons sorti tout ce que nous avons pu, mais le vieux poêle, lui, est resté à sa place, dans le coin de la cave. Trop lourd, escalier trop étroit. On me répétait que ça n’en valait pas la peine.
En mettant les pieds au bas des marches, il m’arrivait de regarder le vieux poêle qui m’amenait dans un autre lieu, à une autre époque et je laissais les souvenirs remonter. Les spaghettis grillés que l'on grignotait, l’arôme du pain qui annonçait le déjeuner, la chaleur qui adoucissait les journées d’hiver. Le poêle a passé plus de dix ans à attendre, à servir d’étagère pour le sapin artificiel et de machine à voyager dans le temps.
Puis j’en ai eu assez. Munie de mes barres à clous, d’un marteau, de tournevis, j’ai défait. Les portes, les ronds, une pièce, un morceau à la fois. Puis, j’ai continué. Je devais tirer, cogner, arracher. Je profitais des jours froids et des jours de pluie. J’en faisais une partie, et lorsque j’avais l’impression que le travail ne pouvait plus avancer je m’arrêtais. Ça m’a pris des jours. J’en ai fait une affaire personnelle. Après un certain temps, j’étais fatiguée, découragée, je ne me croyais plus capable de réussir. Je repensais à ma vieille voisine qui me racontait qu’elle nettoyait ses armoires lorsque ça n’allait pas. Elle traînait ses tristes souvenirs, je n’en avais pas vécu la moitié. J’ai continué. J’ai défait chaque vis comme on déboulonne une vieille croyance, je me suis arrêtée, j’ai respiré, observé le mécanisme, le fonctionnement. J’ai tourné le vieux poêle dans tous les sens à la recherche d’une ouverture. À chaque fois, un mélange de suie, de poussière et de rouille entrait dans mon nez, collait dans mes cheveux, se glissait dans chacun des pores de ma peau. J’ai frappé encore et encore. J’ai prié tous les Dieux et énuméré tout ce qu’on trouve dans une église. Après plusieurs jours de travail, après plusieurs heures, le visage en sueur, les cheveux ébouriffés, j’étais brûlée. J’ai enveloppé ce qu’il restait du vieux poêle dans un drap, je l’ai pris comme un bébé et je l’ai amené dehors. Je me suis libérée du passé.
Maintenant, je nettoie mes tristesses en lavant la vaisselle, j’organise mon esprit en pliant du linge, je passe le balai (c’est plus poétique que la balayeuse) sur mes préoccupations. Je pose chaque geste en sachant qu’il m’aide à cheminer…, et surtout, j’évite de voyager dans le temps.